Le socialisme ou la barbarie : Où va Haïti ?

Sous la pression de la crise économique mondiale et de la pandémie du COVID-19, Haïti continue de sombrer davantage dans une profonde crise économique, politique et sociale. Les crises économiques et sanitaires mondiales ont fait des ravages dans le monde entier, aidés en grande partie par l'avidité indifférente de la classe capitaliste et l'incompétence du gouvernement.


Ces crises n'ont pas seulement ravagé les pays dominés du soi-disant monde en développement. Les pays capitalistes avancés, en particulier les États-Unis et la Grande-Bretagne, ont montré l’incapacité complète du système capitaliste à faire face à la situation.

La crise économique force la dissolution rapide de l'ancien cadre politique de la domination bourgeoise dans notre pays. Le statu quo se désintègre sous l'intensité croissante de la lutte de classe. La classe capitaliste ne peut plus gouverner comme elle le faisait dans le passé. C'est pourquoi la classe dirigeante et son représentant le président Jovenel Moïse cherchent de nouvelles façons de gouverner et cherchent à établir un nouveau statu quo. La façade de la démocratie en Haïti est en train de disparaître, et la classe capitaliste et son État révèlent leur vraie nature - celle de la mafia vicieuse.

Les crises persistantes dans le pays ont conduit à une situation dangereuse pour la classe ouvrière et les pauvres. Le Parlement a été dissous en janvier de cette année, après avoir été incapable d'approuver la loi électorale requise pour la tenue d'élections qui devaient avoir lieu en octobre 2019. Comme ces élections n'ont jamais eu lieu, les mandats d'un tiers du Sénat et de l'ensemble de la Chambre des députés ont expiré. Jovenel Moïse règne désormais par décret et consolide vicieusement le pouvoir grâce aux puissants gangs haïtiens.

Le Parlement était dysfonctionnel depuis des années. Les 119 sièges de la Chambre des députés ont été répartis entre une vingtaine de partis politiques. La corruption et les pots-de-vin étaient monnaie courante parmi les députés, qui ne représentaient en réalité que les intérêts des élites dirigeantes. Moïse, président totalement illégitime en raison de sa victoire électorale frauduleuse et de son implication dans le scandale Petrocaribe, a été incapable de former une majorité ou de construire une quelconque unité politique au parlement.

De façon inquiétante, Moïse a déclaré qu'il voyait la dissolution du parlement et de son règne par décret comme une « opportunité d'arrêter la crise permanente ». Il a publiquement appelé à la création d'une nouvelle constitution, qui concentrerait naturellement encore plus de pouvoir entre ses mains en tant que président. Moïse se présente comme « l’homme fort » qui peut protéger le pouvoir du capital en Haïti, et il a le soutien de la classe dirigeante haïtienne et des impérialistes.

Le 22 septembre, Moïse, de sa propre autorité et contre l'opposition de la Cour suprême, a installé un nouveau conseil électoral provisoire. Ce nouveau conseil, fidèle à Moïse, a été mandaté pour organiser les prochaines élections et un référendum sur une nouvelle constitution. Bien que ces mesures soient toutes inconstitutionnelles, il bénéficie du soutien des États-Unis, de l’Organisation des États américains et des Nations Unies.

Les gangs et les assassinats

Voyant la fin de son mandat approcher le 7 février 2021, le régime PHTK de Jovenel Moïse se montre encore plus déterminé à semer un climat de terreur et de haute criminalité dans le pays. Moïse et le PHTK s’appuient sur le G9, un puissant syndicat de gangs, pour terroriser les quartiers populaires.

Tous les derniers évènements montrent le niveau de complicité du pouvoir avec des gangs armés pour assassiner la population. L'État haïtien est le principal producteur de l’insécurité dans le pays. Il multiplie ses crimes politiques pour intimider la population en semant la peur pour qu’elle ne se révolte pas contre les gabegies du pouvoir.

Le récent assassinat par balle du bâtonnier de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince, Maître Monferrier Dorval, dans la soirée du 28 août à l’entrée de sa résidence à Pèlerin 5, tout prêt de la demeure du président dans une zone ordinairement hautement sécurisée, est un odieux crime politique montrant le niveau hyper élevé de l'insécurité et la profondeur de la division entre la classe dirigeante et d’une partie de l'establishment politique.

Dans la soirée de ce meurtre, les voitures de la police en garde quotidiennement dans le quartier n’étaient pas sur place, pendant qu’en ce même temps, il y avait coupure momentanée d’électricité et un déversement de pluie de feu d’artifice pendant que les assassins tiraient sur leur victime.

Juste quelques heures avant son assassinat, Maître Dorval avait accordé une entrevue à l’une des radios de la capitale où il avait exprimé clairement son désaccord avec la position avancée par Jovenel voulant monter à tout prix le Conseil Électoral Provisoire contre la volonté des divers secteurs de la population. Maître Dorval avait refusé la demande du président d’envoyer un représentant du barreau dans cedit conseil, déjà mal vu par la population et par d'autres secteurs de l'establishment et de la société civile.

Dorval a critiqué sévèrement les dérives de ce pouvoir, l’irrespect de la constitution. Deux autres assassinats ont suivi celui de Maitre Dorval au cours de ce même week-end, dont celui d’un journaliste de la Radio Télévision Caraïbes (RTVC), et celui d’un propriétaire d’un grand restaurant dans la zone Pétion-ville.

Dans d’autres villes de province, plusieurs autres victimes ont été identifiées, dont un étudiant finissant de l'Université d’État d'Haïti de la Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire par des policiers et mercenaires pro-pouvoirs véhiculants dans des voitures pendant qu’il était à Saint Marc en sortant d’une manifestation. Des gens ont été tués et brûlés vifs par des gangs armés dans les zones de Petite Rivière. La violence de l'État s'est poursuivie sans relâche. Grégory Saint-Hilaire, étudiant de l'Université d'État d'Haïti, a été tué le 2 octobre lors d'une manifestation où les étudiants ont exigé l'application d'un accord signé avec le ministère de l'Éducation concernant leur stage et leur nomination dans les établissements publics de formation. Un autre manifestant est mort lors d'une manifestation le 5 octobre après avoir reçu une balle dans la tête.

Terreur dans les quartiers populaires

La chaîne de la criminalité d'État en Haïti a atteint un pic spectaculaire, qui n’épargne personne de la population civile. Les gens des quartiers populaires subissent un vrai calvaire sous les tirs nourris des gangs armés à longueur de journée.

La politique du pouvoir PHTK reste un véritable fiasco, une bombe à retardement pour le pays, qui a principalement propulsé la prolifération et politisation des gangs armés dans les différents quartiers populaires, et à la mafiatisation et à la gangstérisation de la force policière du pays, multipliant ces actes répressifs criminels sur les gens dans les rues qui manifestent pacifiquement.

La formation du gang G9 an Fanmi e Alye (G9 Famille et Alliés) semant la terreur partout dans les quartiers populaires est une preuve vivante de la perversion de l'État haïtien, une expression radicale de toute sa pourriture et de son manque d'humanité.

Plusieurs massacres ont déjà été perpétrés dans les quartiers populaires, dont les massacres Carrefour-Feuilles, La Saline, et Martissant. Encore le 6 septembre dernier, les mêmes bandes délinquantes du G9, dirigé par le criminel Jimmy Chérizier, un ancien policier, muni d’équipement et d’un uniforme de police, ont attaqué la zone de Bel-Air, à proximité du Palais national. Cette opération a ôté la vie a plus d'une dizaine de jeunes hommes et femmes, a fait plusieurs blessés et a incendié plusieurs maisons. Massivement, les gens ont déserté la zone pour se réfugier au Champ-de-Mars afin de sauver leur vie.

Trois jours plus tard, le 9 septembre, plusieurs localités du bas Delmas, Cité Soleil, Tabarre, ont été totalement perturbées lorsque des coups de feu provenant d’armes automatiques ont été tirées lors d’un affrontement entre divers gangs travaillant pour le compte du pouvoir et des forces de l'ordre.

Le régime PTHK doit être renversé

Les crises se multiplient en Haïti, et le pouvoir n'aaucune crédibilité ni de légitimité aux yeux de la population pour redresser la situation. Au contraire, toutes les conditions sont de plus en plus mûres pour que la population renverse ce pouvoir. La délinquance, le vol et le gaspillage est la norme au pays avec les PHTKistes.

Si, dans un premier moment, les accusations paraissaient comme de simples allégations, aujourd'hui tous les rapports d’enquêtes ont clairement prouvés et confirmés que Jovenel Moïse et tant d'autre personnes en autorité de son gouvernement sont des voleurs et dilapidateurs des fonds publics, notamment les deux rapports de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif rendus public en date respectifs : 31 mai et juin 2019, et la troisième partie du rapport le 17 août 2020.

De plus, les gangs armés reçoivent régulièrement des fonds, des armes automatiques et des munitions, bien qu'Haïti ne fabrique ni armes ni munitions et que le pays soit soumis à un embargo sur les armes. Il ne peut y avoir qu'une seule source ultime pour ces fonds et ces armes - le régime PTHK de Jovenel Moïse.

Nous devons comprendre pourquoi le cannibalisme et cynisme du régime de PHTK en arrive aussi loin dans ses fraudes et ses crimes. La mafia que Jovenel représente en Haïti est une organisation formée de néo-duvalieristes conservateurs, des membres du secteur privé des affaires haïtien et étranger, soumis au contrôle de l’impérialisme américain.

Deux éléments constituent les principales motivations de cette mafia : le pouvoir et l'argent. En réalité ce réseau mafieux a pu s'enrichir davantage pendant ces dernières années et obtenir le pouvoir politique qui était sur le point de tomber sous le contrôle populaire au début de la montée au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide - cela bien sûr avant qu’il se désorienta vis-à-vis des vraies revendications populaires.

Ainsi, la mafia PHTKiste est parvenue à récupérer totalement le pouvoir politique, a pu faire la destruction radicale des autres pouvoirs (législatif et judiciaire) en ignorant toute législations qui auraient pu l'empêcher de poursuivre les vols des ressources publiques.

Après Martelly, Jovenel est celui qui a été désigné par cette mafia pour gérer le pouvoir politique. Dans un tel cadre, Jovenel Moïse, en tant que chef d'Etat, n'est pas maître de lui-même, il ne peut diriger comme bon lui semble, sinon que répondre aux besoins et exigences de la classe dirigeante mafieuse. L'œil de la mafia est grand et pourvu d'une grande puissance d’action sur les institutions et l'économie du pays. Jovenel Moïse est le gérant de l'un des trésors le plus précieux pour la mafia qu'est le pouvoir politique, et s'il n'arrive pas à le gérer jusqu'à le transmettre à d'autres que la mafia aura désigné, il peut voir disparaître sa personne et toute sa famille.

Ainsi, se trouvant très près d'être renversé, il veut tout sacrifié, et se débarrasser par n’importe quel moyen de tout ce qui contre sa politique dans le but de sauver son mandat, ce qui signifierait également sauver lui-même, non seulement de la prison pour purger ses peines mais aussi d'une possible sanction de sa propre organisation mafieuse qui ne va se rappeler de rien sinon de son trésor sacré « le pouvoir politique ». Ainsi, Jovenel Moïse voit approcher de sa fin véritable, et sentir le feu douloureux de la colère populaire qui va lui donner sa sentence finale, tente de le contourner en augmentant son cannibalisme politique, son cynisme pour verser le sang du peuple.

Le socialisme ou la barbarie ?

Avec la dissolution du Parlement et le fait que Moïse gouverne par décret, il semblerait que Moïse consolide et augmente son pouvoir. C'est vrai dans une certaine mesure, mais il y a un autre processus à l'œuvre ici aussi. Si Moïse augmente d'une part sa puissance de manière relative par ces moyens, il s'affaiblit en fait en même temps.

Malgré son dysfonctionnement, le parlement haïtien a joué un certain rôle dans la légitimation du règne de Moïse - ou du moins il a fourni une couverture juridique et politique à son règne. Dans tous les cas, la désunion persistante et l'impasse politique au Parlement ont fourni une distraction et un détournement constants des véritables problèmes politiques à résoudre : la crise économique et la hausse du coût du carburant et de la vie en général, la pauvreté croissante et l'effondrement des infrastructures, le scandale Petrocaribe et la corruption, etc.

L'État et les « corps armés d’hommes » jouent un rôle important dans la société capitaliste. Ils fournissent le soutien idéologique et juridique de la domination de la classe capitaliste, mais agissent également comme un tampon entre la classe dirigeante et le peuple. Avec la dissolution du parlement, Moïse gouverne directement par décret. Ayant perdu la confiance de la police, Moïse a perdu le contrôle de la police. Moïse a maintenant perdu le soutien d'autres piliers clés du régime bourgeois : la Cour suprême et de nombreuses organisations de la société civile (l'Église catholique, la Fédération protestante, les associations du secteur privé, les présidents d'universités et les défenseurs des droits de l'homme, etc.). Ça veut dire que Moïse a perdu le soutien des tampons les plus importants entre lui-même et l'élite dirigeante pour laquelle il gouverne d'un côté et les masses de l'autre.

En ce sens, chaque pas que Moïse fait pour consolider son pouvoir personnel, chaque pas qu'il fait vers l'établissement de la dictature nue de la classe dirigeante, le rapproche d'une confrontation avec le mouvement populaire et les masses.

Moïse prend toutes ces mesures, en armant les gangs, en nommant le Conseil électoral provisoire, etc. précisément pour éviter une confrontation avec les masses car il sait qu'il est faible, il sait que le règne des capitalistes tient à un fil, et il craint un mouvement de masse vraiment populaire.

Moïse va dans le sens du règne bonapartiste. Mais il est dans une position extrêmement faible. Naturellement, Moïse a beaucoup de soutien de la part des impérialistes et de la classe dirigeante haïtienne. Il a acheté une alliance avec les gangs du G9, mais en dehors de cela, il a très peu de soutien. Moïse n'a aucune base de soutien au sein du mouvement populaire ou des masses en général. Cela signifie qu'il aura du mal à faire respecter sa règle et les intérêts de la classe dirigeante. Moïse n'a aucune marge de manœuvre entre les classes, et il sera donc difficile pour l'État de s'élever au-dessus de la société dans la mesure où il peut jouer le rôle d'arbitre ultime dans la lutte des classes.

Alors que le régime Moïse est très faible, la situation actuelle est très dangereuse pour la classe ouvrière et les pauvres d'Haïti. Le mouvement populaire en Haïti est attaqué. Cependant, le mouvement n'a pas encore été vaincu. Pour établir la dictature nue de la bourgeoisie, Moïse doit d'abord vaincre le mouvement populaire. Ce sera plus facile à dire qu'à faire.

Alors qu’une lente descente vers la dictature nue est possible, il y aura des tournants majeurs en cours de route. Les masses auront la possibilité de s'organiser, de se défendre et de changer la situation en leur faveur. L'alliance des gangs du G9 représente un ennemi bien armé et dangereux, mais révèle également l'isolement et la faiblesse du régime.

Le mouvement populaire doit affronter cette menace de front. Bel-Air et d'autres quartiers populaires menacés d'attaques devraient commencer à organiser des comités de défense de quartier, sous le contrôle démocratique des organisations syndicales et communautaires. Ce sera le seul moyen d'arrêter les attaques des gangs.

L'assassinat de M. Dorval, le meurtre d'étudiants et les actions meurtrières des gangs ont déjà provoqué d'importantes protestations et manifestations dans tout le pays. Le mouvement insurrectionnel de masse qui a éclaté à plusieurs reprises au cours des dernières années contre les réductions de la subvention au carburant, les élections frauduleuses, contre la corruption et le scandale Petrocaribe montrent clairement que les masses sont prêtes à se battre. Ce qu'il faut, c'est une direction révolutionnaire prête à montrer la voie. Les récentes manifestations peuvent être considérées comme la continuation de ce mouvement de masse, et nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que ce mouvement se poursuive et se développe.

Peu de temps avant son assassinat, Monferrier Dorval a déclaré : « Le gouvernement est dysfonctionnel et c'est pourquoi nous souffrons. Nous devons changer le gouvernement et nous devons le faire via la constitution… L'objectif devrait être de réorganiser Haïti afin que nous puissions retrouver la fierté [nationale] que nous avons perdue il y a longtemps. Nous sommes constamment en crise, comptant sur les étrangers pour nous dire quoi faire. Ce pays n'est pas vraiment gouverné. »

Cela exprime, bien que de manière légaliste, le désir du peuple haïtien d'être libéré du règne de l'impérialisme et son désir d'une véritable démocratie. Cependant, ces choses ne peuvent pas être réalisées par la constitution, ni sous le capitalisme. L'histoire elle-même montre que la classe dirigeante haïtienne est incapable de résoudre ces problèmes ou de développer le pays sous sa domination. La Constitution de 1987 n'a rien résolu, pourquoi une autre entreprise similaire serait-elle différente ?

En Haïti, c'est vraiment une question du socialisme ou de la barbarie. Tant que la bourgeoisie dirigera Haïti, le pays sera dominé par l'impérialisme. La pauvreté écrasante et tous les maux du capitalisme persisteront. Le peuple haïtien ne sera jamais libre dans ces conditions. La seule façon d'avancer sera que les masses elles-mêmes renversent l'élite dirigeante pourrie et réorganisent Haïti, non pas dans l'intérêt d'une infime minorité d'exploiteurs ou des impérialistes, mais dans l'intérêt des masses elles-mêmes.

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