Début de la deuxième révolution bolivienne

Michel Wattignies*

 

Un président de la République courant sur les toits pour sauter dans un hélicoptère, fuyant le peuple soulevé : c’était l’Argentine , et De la Rua avant-hier… Hier, c’était le demi-yankee Gonzales Sanchez de Losada dit Goni, le président bolivien qui prenait le même chemin pour se réfugier au cœur de l’état-major contre révolutionnaire d’Amérique Latine à Miami. Donc la révolution continue dans l’Amérique Latine avec ce qu’on peut considérer après 1952, comme la seconde révolution bolivienne. Il est cependant vraiment difficile de le déceler à la lecture de la presse française. Quant à la presse latino américaine, elle a aussi ses chroniqueurs-calomniateurs, dont Luis Oviedo, séide de Altamira et son parti le P.O., qui a écrit contre Alan Woods et Jorge Martin un article qui pose à son sujet la question : « Est-il stupide et ne sachant pas lire ou faussaire conscient et organisé ? »

En 2000 les travailleurs de Cochabamba avaient réussi sous une coordination présidée par le vétéran Oliviera, à empêcher la privatisation de l’eau au profit de la compagnie US Bechtel, décidée par le gouvernement des oligarques de la Rocsa. Cette année, c’est le gaz naturel qui a mis le feu aux poudres. Il appelle l’armée à attaquer les foyers de révolte

Le gaz naturel dans le contexte social

La Bolivie est un pays très pauvre. « La majorité des boliviens vit avec moins de cinq dollars par semaine, 82% des paysans vivent en dessous du seuil de pauvreté.  87% des terres dont les plus fertiles, sont possédées par 7% des propriétaires fonciers. Des millions de petits paysans se partagent les 13% restants » écrit La Riposte puisant aux sources de la presse bolivienne de gauche.

La découverte de nouveaux gisements de gaz naturel a été au point de départ des évènements en cours. Le sous-sol bolivien recèle d’énormes réserves de gaz et depuis 1985, sous la présidence de Gonzal Sanchez de Losada, l’exploitation en est privatisée. La Commune note :« Chaque dollar investi en rapporte 10 mais sur ces 10, la Bolivie n’en perçoit que moins de 2 ! La décision qui a fait tout exploser est d’exporter le gaz vers les Etats Unis en passant par le Chili à travers la Pacific LNG formée par l’alliance des multinationales intéressées. »

La réaction est immédiate et générale. Les organisations protestataires se retrouvent au sein de la coordinatora de défense du gaz. Ils réclament 50% pour le pays où la population manque de tout et où les pauvres ne peuvent avoir que du gaz en bouteilles qu’on leur fait payer très cher et qu’il faut transporter. On doit relever le fait que de nouveaux dirigeants, à la COB comme Jaime Solares, chez les mineurs avec Miguel Zuvieta, se montrent très combatifs sur cette question. Et la COB, la centrale du pays, très affaiblie, retrouve un peu de nerf à travers les responsables locaux ou régionaux comme, à El Alto, Roberto de la Cruz.

Tout de suite , El Alto, grosse ville champignon de 750 000 habitants - 10% de la population du pays - aux portes de La Paz, peuplée d’ouvriers et de paysans à la recherche d’un travail, est à la pointe du combat. Elle soutient avec force la décision de la COB et de la direction Solares : grève générale jusqu’à satisfaction sur la question du gaz. Personne ne va plus loin en paroles, mais El Alto est contrôlée par un réseau de comités.

Même si cela déplaît aux calomniateurs du genre Oviedo, il faut reconnaître que la direction de la COB a surpris par sa fermeté dans la grève générale et sa revendication de chasser et juger Sanchez de Lozada. Ce dernier n’a pas pris la mesure de l’opposition. Il a décidé que la force suffirait à abattre une poignée de mécontents qu’il évalue à 8.000.

Mais les combats ne tournent pas à son avantage. Les travailleurs ripostent avec pierres et pieux à des blindés et des mitrailleuses. Le 20 septembre il y a des morts à Waritala dans la région du lac Titicaca et aussi devant El Alto et la défense farouche des Altenos. La décision se fait en fonction de la division des militaires. Les mineurs qui viennent de Huanini forcent aussi le passage. Ils sont 5 000, emmenés par Miguel Zuvieta, le nouveau secrétaire et sont armés de bâtons de dynamite qu’ils utilisent dans leur métier. Après un jour de résistance, les soldats laissent passer : les officiers ont cédé aux recrues au lieu de les abattre comme avant. Bientôt vont arriver les cocaleros (paysans cultivant la coca) de Chapare qui ont subi tant d’attaques récemment.

L’armée a attaqué le 11 octobre le centre du mouvement à El Alto : combats acharnés bien que le peuple soit désarmé. L’attaque est repoussée et, le 13, commence la marche des Altenos –ceux d’El Alto- sur la Paz. On crie : « Punir les assassins, ! Rendre le gaz volé ! » Parallèlement les mineurs de Huanini ont franchi le barrage qui les avait arrêtés et arrivent à La Paz avec leur dynamite. Des hésitations se font jour dans l’appareil répressif. Ainsi le lieutenant-colonel Juan Carlos Ibanez, au nom des « officiers patriotes », proteste contre le rôle répressif qu’on assigne à l’armée.

Le danger subversif grandit : une alliance est conclue entre Quispe, Morales et Roberto de la Cruz. C’est en fait une alliance militaire. Au cours de la journée du 16, le secrétaire de la COB, Jaime Solares, appelle à former des groupes ouvriers d’autodéfense, ouvriers en armes « pour lutter contre les vandales ». Le mot d’ordre de l’armement du prolétariat reparaît, expression supérieure de la dualité du pouvoir qui caractérise une situation révolutionnaire.

Un triomphe sans lendemain ?

G. Oxley écrit dans La Riposte : « Au moment décisif, les leaders du mouvement ouvrier n’ont pas donné le signal de la prise du pouvoir. Les mineurs étaient entrés dans la capitale, armés de milliers de bâtons de dynamite. Les paysans bloquaient les routes, la grève générale illimitée paralysait les principales villes : la police fraternisait avec le peuple [ le chef des policiers mutins de février est avec les manifestants ]. Un nombre croissant de soldats refusaient de tirer sur les manifestants ; les classes moyennes rejoignaient le mouvement de protestation. Toutes les conditions étaient réunies pour que travailleurs et paysans prennent le pouvoir et organisent un authentique régime de démocratie ouvrière basé sur des assemblés populaires de masse et une structure nationale de délégués élus et révocables. »

Double pouvoir

En effet il apparaît bien une situation de double pouvoir. Jorge Martin, dans El Militante, écrit qu’il est clair que la convocation d’assemblées ouvertes (cabildos) est en train de poser la base « d’un nouveau pouvoir révolutionnaire ».

Les organes de pouvoir nouveau à El Alto sont la fédération des Conseils d’usines et la Coordination ouvrière régionale, « expression démocratique du pouvoir des travailleurs et du peuple. » Le porte-parole de ce nouveau pouvoir, très à gauche, est Roberto de La Cruz, exécutif de la COB régionale, le COR, et organisateur de la résistance armée.

L’Agence Econoticias écrit: « personne n’entre ni ne sort sans la permission des comités de voisins. Tous partagent la pauvreté, tous sont l’autorité commune organisée. Un autre Etat, avec ses normes propres, ses règles propres. » (15 octobre)

Le deuxième pouvoir veut en découdre. Le 16 octobre ils sont des milliers à scander : « Maintenant, oui, guerre civile ! » Mais Jorge Martin note à juste titre : « Si la COB avance d’un pas, le pouvoir lui tombera dans les mains et il est certain que les dirigeants, même les plus avancés de ce mouvement, n’ont aucune idée ni perspective de quoi faire avec le pouvoir. »

Il ajoute cependant : « Il est possible que malgré cela, poussés par l’énorme rage et la détermination de centaines de milliers de Boliviens qui ont dit « assez ! », « qu’ils aillent prendre le pouvoir ! » Nous pouvons voir les hésitations du plus à gauche des dirigeants, dans une interview capitale de Roberto de la Cruz.

Jorge Martin écrit : « Toute l’histoire récente de la Bolivie est celle de la contradiction entre l’énorme capacité de lutte des masses et la débilité politique de ses directions. »

La journée du 16 octobre.

Le 17 octobre l’ambassadeur US David Greenlee s’entretient avec Carlos Mesa, le vice-président de Goni qui vient de s’enfuir. Il s’agit de trouver une issue légale qui permette de sauver le gaz et le régime.

Côté peuple, on se prépare au combat et Jaime Solares appelle à lutter contre les chars et les mitrailleuses. Le rassemblement est énorme. Le 16 dès 15 heures ils étaient 60 000 dont Oscar Vargas, le leader des policiers soulevés en février, et Guadalupe Cardenas dirigeante des femmes de policiers. Le seul chiffre avancé est de 250 000. Faut-il compter les gens des classes moyennes qui, à l’instar de Quispe et de la Centrale qu’il dirige, font la grève de la faim contre les actes de répression et pour la récupération du gaz…?

Mais on s’émeut parce que les hommes en cagoule – des tueurs – seraient en quête des dirigeants ouvriers, pour les abattre.

On annonce un pacte de solidarité complète entre la COB, Mallku (Quispe), Evo Morales, Roberto de la Cruz «  pour approfondir la mobilisation, les coupures de routes et la grève générale ». Solares menace les dirigeants qui négocieraient désormais et appelle à consolider le blocus du palais par la foule.

Pourtant, pendant huit heures, les masses piaffent devant le Palais et les dirigeants les retiennent : il faut, disent-ils, attendre ceux qui sont en route.

En réalité, les chefs sont divisés. On saura bientôt qu’ Evo Morales, au nom du MAS, propose d’appeler au soutien du gouvernement de Carlos Mesa, qui, on le sait, est le candidat des USA à la sauvegarde du régime et des biens des compagnies US.

Le 18 octobre s’est réuni un plénum élargi de la COB. Là, ceux que Martins et Woods appellent « les chefs naturels au dessous des dirigeants de la COB » comme Solares, manifestent leur mécontentement : rien n’a servi pour changer la vie en Bolivie, et la chute de Goni devait être une préface et pas une conclusion.

Les « chefs naturels » dont parlent Woods et Martin sont ceux qui sont au dessous des dirigeants de la COB comme Solares. Oviedo assure que ce sont les Solares , Morales, Quispe etc… Ce qui est un pur mensonge. Mais les chefs nouveaux issus de cette couche voient clair – avec retard.

Zuvieta reconnaît qu’en dehors de la chute de Goni, le mouvement n’avait aucun objectif clair : « Aucun dirigeant, aucun parti politique n’a dirigé ce soulèvement populaire […] Il n’y avait pas une direction unitaire. Le massacre d’El Alto (le 12 octobre) a été le détonateur et le conflit nous a échappé ! »

Le leader enseignant de La Paz José Luis Alvarez assure : « Sans objectifs et sans direction révolutionnaire, les travailleurs ont versé leur sang mais pas pour changer la constitution. » Un dirigeant des mineurs dit qu’il faut « la prise du pouvoir par la classe ouvrière avec les paysans. » Alvarez insiste : il faut préparer « la structuration du gouvernement révolutionnaire des ouvriers et des paysans. »

On découvre alors que les gens comme Solares, qui dénoncent « le modèle néo-libéral et le capitalisme », préconisent, maintenant qu’il y a une COB « nettement révolutionnaire », d’imposer un gouvernement ouvrier. Il exprime la volonté de la base comme celle d’El Alto qui demande à la COB « d’organiser la prochaine bataille ».

Mais Solares va s’empresser de donner un sursis au successeur de Goni, cependant que Morales voyage et que Quispe se consacre à une grève de la faim ambiguë – pendant que ses hommes déambulent en armes sous le signe « police ouvrière » dans les rues de la capitale.

Roberto de la Cruz est le principal dirigeant de la COB et du mouvement ouvrier d’El Alto. Il déclare à Econoticias qui publiera le 13 novembre la reconnaissance que ce fut une erreur de considérer qu’on devait arrêter le mouvement après la chute de Goni et qu’une nouvelle révolte populaire était nécessaire.

Pour lui Carlos Mesa, c’est encore Goni et le minimum eut été d’obtenir l’abrogation de la loi sur les hydrocarbures, de la sécurité citoyenne, le décret 21060 qui ouvre la porte au néo-libéralisme et la fin du commerce avec l’ALCA de Bush. Il s’agit de gonisme sans Goni… et sa police tente aujourd’hui d’arrêter Roberto de la Cruz pour son rôle en février.

Remarquons que de la Cruz ne va pas jusqu’à lancer un mot d’ordre de renversement de Mesa. L’important est cependant que ce responsable reconnu condamne fermement les opportunistes, de Solares à Morales, qui se sont ralliés à un gouvernement dont il exige, lui, que les principaux dirigeants soient poursuivis pour leurs crimes.

Mesa accepte la mission que lui propose Washington, mais demande du temps pour réfléchir. Coup de théâtre : Solares, le gauchiste de la direction de la COB, le rencontre, lui rend visite et se précipite devant les caméras de télévision pour affirmer qu’on ne sait pas ce que va faire Mesas mais qu’il faut lui accorder un délai, une trêve pour lui permettre de s’organiser. Quispe prend ses distances vis à vis de Mesa, refuse tout accord mais aussi …annonce qu’il lui donne 90 jours pour réaliser les revendications des travailleurs et du peuple, paysans compris. Il parle aussi de la création d’un Etat amayra indépendant, des Indiens de l’Altiplano

Un parti révolutionnaire : la clé de la situation.

Les travailleurs ont été magnifiques, prenant en charge toute la population. La conclusion à l’assemblée du 18 octobre, est qu’il faut un parti révolutionnaire.

Il peut naître en s’appuyant sur le passé… l’influence trotskyste qui est l’inspiration des thèses de Pulacayo du mouvement syndical et il trouvera ses hommes « sous les dirigeants de la COB [dans] la couche nombreuse de ceux qu’on appelle les dirigeants naturels de la classe ouvrière […] dirigeants locaux qui ont gagné la confiance des travailleurs par leur honnêteté, leur courage, leur militantisme. Ils joueront un rôle crucial dans la révolution. Ils sont proches des masses et reflètent leur esprit révolutionnaire. S’ils s’unissaient dans un parti révolutionnaire, l’avenir de la révolution serait garanti. »

Sur les chefs, Woods et Martin font des réflexions pertinentes :

« Roberto de la Cruz, dirigeant du syndicat des travailleurs d’El Alto est à la gauche de Solares. Mais les ouvriers et les paysans sont encore plus à gauche que leurs dirigeants […] Pour l’instant ils ne savent pas exactement ce qu’ils veulent mais savent parfaitement ce qu’ils ne veulent pas […] La guerre n’est pas finie. Elle vient juste de commencer ! Il ne suffira pas d’abattre un président mais l’oligarchie bolivienne corrompue qui bloque le chemin du progrès ».

Les mêmes insistent aussi sur le fait que l’internationalisme est la clé de la bataille : tout dépend de l’écho rencontré dans les autres pays d’Amérique Latine : « La révolution bolivienne triomphera sous le drapeau de l’internationalisme prolétarien, et si elle n’y parvient pas, elle ne vaincra pas. »

« Nous voyons qu’ [en Amérique Latine] la révolution est à l’ordre du jour. Toute la région andine est comme une pampa après une longue sécheresse, une étincelle peut provoquer une conflagration. Tout ce qu’il faut, c’est un exemple courageux. Si les travailleurs de Bolivie et du Venezuela prenaient le pouvoir, la situation changerait du tout au tout. Mais il doit y avoir un début ! »

La question du P.O.R.

Plusieurs camarades nous ont fait part de critiques inspirées par une orthodoxie trotskyste stricte. Ils disent par exemple que les positions de Woods et Martin cherchent à démontrer la nécessité d’un parti nouveau, indépendant, alors qu’il s’agit en Bolivie, de réinstaller le POR dans sa position historique de« parti révolutionnaire ».

Cette vue nous semble très schématique : le POR a perdu son autorité passée après la révolution de 1952 et le schématisme développé dans cette période par Guillermo Lora a éloigné de son organisation les meilleurs cadres ouvriers et apparaît comme une coquille vide, un nom du passé. Dans le dernier mouvement, les dirigeants des enseignants de La Paz, membres du POR, ont rapporté l’ordre de grève après 48 heures. Les autres travailleurs n’ont pas apprécié. Par ailleurs comme le soulignent les mêmes Martin et Woods, la tradition trotskyste, à partir des thèses de Pulacayo est restée très vivace et se manifeste à travers les réactions « spontanées » de la classe.

C’est pourquoi il nous semble que l’issue la plus probable est qu’un parti ouvrier nouveau, forgé dans le combat, retrouvera dans le passé bolivien la tradition et le programme révolutionnaires qui furent l’apanage du POR. Et nous ne pensons pas pour autant être opportunistes. A suivre tout de même…

Autre question : faut-il reprendre le vieux mot d’ordre du pouvoir pour la COB ? Elle a effectivement dans le passé incarné plusieurs fois un deuxième pouvoir et Lora et les siens y ont été très hostiles. Bien sûr, aujourd’hui, à El Alto ou dans certaines mines, la chose est possible. Mais ceux qui veulent à la fois la COB deuxième pouvoir et le POR parti dirigeant, rêvent éveillés ! La vie tranchera !

* Michel Wattignies c'est le nom de plume de Pierre Broué

 

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