États-Unis : la dette, l’inflation et la nouvelle normalité américaine

Le capitalisme américain s’empresse de revenir à un mode de vie plus propice aux affaires, mais cette nouvelle normalité porte les cicatrices sociales et économiques d’une crise historique. Le spectre de la stagflation hante ce pays profondément endetté. Les travailleurs et les jeunes doivent faire face aux conséquences sanitaires à long terme de la pandémie et la crise climatique continue de planer sur la situation. Tous les signes laissent présager de nouvelles turbulences à l’avenir.


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Trump a été défait, Biden a été élu. Après une année marquée par les morts et les troubles politiques, une nouvelle normalité semble s’installer dans tout le pays. Bien qu’il reste quelques obstacles à franchir, le capitalisme est plus ou moins revenu à la normale. À en croire les médias libéraux, Biden est la réincarnation de Franklin D. Roosevelt, et un nouvel âge d’or se profile à l’horizon.

Certes, le PIB a augmenté de 6,4% au cours des trois premiers mois de l’année, soit environ le double de la moyenne des deux dernières décennies. La confiance des consommateurs est élevée, des centaines de milliers d’emplois sont comblés chaque mois, le salaire moyen augmente plus rapidement que la productivité des travailleurs et le marché boursier continue d’établir de nouveaux records. Mais si vous enlevez les lunettes roses des apologistes rémunérés du capitalisme, les choses se présentent un peu différemment.

Après un effondrement de 31,4% du PIB au deuxième trimestre de 2020, il y avait une grande marge de manœuvre en matière de croissance. Et cette croissance provient surtout des immenses mesures de relance fédérales et de la demande accumulée pendant la pandémie plutôt que d’un développement dans les moteurs fondamentaux de l’économie. Ceci étant dit, les prévisionnistes les plus optimistes ne s’attendent pas à ce que les taux actuels se prolongent beaucoup plus longtemps. Et même s’ ils se prolongeaient pendant plusieurs années, n’oublions pas que l’expansion économique pendant les années Obama et Trump a été la plus longue de l’histoire des États-Unis. Pourtant, elle n’a rien résolu de fondamental : les inégalités sociales sont plus extrêmes que jamais.

De la dynamite dans les fondations

Le mois de juin a peut-être vu la création de 850 000 emplois, mais il y a toujours près de 6,8 millions d’emplois de moins aujourd’hui qu’en février 2020. Quant au marché boursier, de nombreux analystes sérieux y voient encore une autre bulle spéculative cyclique prête à éclater. Et bien que les salaires augmentent, les prix de tout, de la nourriture à l’essence en passant par le logement, les vêtements, les couches et les voitures, augmentent encore plus vite.

Au cours des dix dernières années, des milliers de milliards de dollars ont été injectés dans l’économie sous forme d’« assouplissement quantitatif », de renflouement des entreprises et d’autres mesures de relance, la dette nationale approchant rapidement les 30 000 milliards de dollars. Comme par magie, tout cela ne semblait avoir qu’un effet négligeable sur les prix. Tôt ou tard, cependant, les lois de la gravité capitaliste devaient s’imposer. Même la Réserve fédérale américaine ne peut pas imprimer de l’argent indéfiniment, et elle commence maintenant à récolter ce qu’elle a semé.

Selon Nouriel Roubini – connu sous le nom de « Dr Doom » pour avoir prédit le krach immobilier qui a déclenché la Grande Récession – les pressions inflationnistes, associées à des taux d’endettement insoutenables, préparent le terrain pour « la mère de toutes les crises stagflationnistes de la dette au cours des prochaines années ». Bien que la hausse des prix puisse alléger le fardeau du remboursement des 14 640 milliards de dollars de dettes des ménages du pays, les Américains sont depuis longtemps habitués à des taux d’inflation faibles. Ainsi, même une hausse modeste, associée à une récession économique, bouleverserait la stabilité sociale. La classe dirigeante est parfaitement consciente qu’un tel scénario garantirait pratiquement une intensification de la lutte des classes, car les travailleurs seraient contraints d’agir pour défendre leur qualité de vie décroissante – avec ou sans le soutien des dirigeants syndicaux.

La pandémie était à la fois virale et sociétale et, comme à l’habitude, les enfants, les jeunes, les Noirs, les Latinos, les femmes et les pauvres en ont généralement fait les frais. À un moment donné de la pandémie, le taux de chômage des jeunes a atteint 27,4%. Au cours des dix premiers mois de la pandémie, les femmes ont perdu un total de 5,4 millions d’emplois, soit près d’un million de plus que les hommes. En décembre 2020, les femmes noires, latino-américaines et asiatiques ont représenté la totalité des pertes d’emploi des femmes ce mois-là. Rien que ce mois-là, plus de 150 000 femmes noires ont quitté le marché du travail. La pandémie a également révélé l’ampleur de la crise du manque de garderies abordables. Le crédit d’impôt pour enfants proposé par Biden peut certes aider à soulager des millions de personnes, mais 300 dollars par mois et par enfant, c’est une somme dérisoire lorsque les frais de garde peuvent coûter plus cher qu’un loyer.

Ne nous y trompons pas : l’expérience des 18 derniers mois a laissé une marque profonde sur la psychologie de centaines de millions d’Américains. L’aspiration à une certaine forme de normalité est compréhensible, mais aucune des contradictions qui ont donné naissance à la pandémie, aux inégalités sociales extrêmes ou au Trumpisme n’a été résolue. La polarisation qui est apparue entre 2016 et 2020 continue de s’accentuer, la moitié du pays se sentant trompée et non représentée. Et malgré le puissant mouvement de l’été dernier, ni le racisme ni la brutalité policière ne se sont atténués d’un iota.

Pour contrer les inspirantes lueurs d’unité de classe observées lors des manifestations déclenchées par le meurtre de George Floyd, les lèche-bottes de la classe dirigeante se sont rabattus sur les soi-disant « guerres culturelles ». La « Critical race theory » (théorie critique de la race) est le nouveau faux-fuyant utilisé pour distraire et confondre les travailleurs des deux côtés du fossé artificiel, avec d’un côté la reconnaissance du « Juneteenth » (le 19 juin, jour célébrant l’émancipation des esclaves, NDT) comme une fête nationale, tandis que de l’autre les droits de vote durement acquis sont récupérés.

Un changement dans la conscience

Sachant parfaitement que la crise pousse des millions de personnes à rechercher des solutions qui dépassent les limites du capitalisme, le Pentagone classe désormais le socialisme parmi les « idéologies terroristes ». Pendant ce temps, Facebook et compagnie font leur part pour défendre le statu quo en mettant en garde les utilisateurs contre les contenus « extrémistes », y compris ceux produits par les marxistes révolutionnaires. Mais rien de tout cela n’empêchera la crise objective du système de provoquer de grands bonds en avant dans les consciences.

Bien que de tels processus ne soient jamais linéaires, la tendance de ces dernières années est très claire. Selon un nouveau sondage Axios/Momentive, moins de la moitié des jeunes Américains répondent désormais positivement au mot « capitalisme », soit une chute de neuf points à 49% depuis janvier 2019. Compte tenu de l’impact inégal de la crise sanitaire et économique, il n’est pas surprenant que le soutien au socialisme ait le plus augmenté chez les non-Blancs et les femmes. Mais même les jeunes républicains ont vu des changements dans leurs opinions économiques et politiques. Selon le sondage, « seulement 66% des républicains et des sympathisants du Parti républicain âgés de 18 à 34 ans ont une opinion positive du capitalisme, contre 81% en janvier 2019 ». Selon les sondeurs : « Les politiciens qui cherchent à attaquer leurs adversaires de gauche ne peuvent plus utiliser le mot “socialiste” comme une insulte à toutes les sauces. De plus en plus, il est porté comme un insigne de fierté. »

Des preuves anecdotiques provenant des médias sociaux et de l’augmentation du trafic sur socialistrevolution.org le confirment. Bien que les libéraux et les conservateurs caricaturent le socialisme, de plus en plus de jeunes apprennent ce dont il s’agit réellement. Le socialisme n’est pas un stratagème de libéraux corrompus et mous visant à « taxer l’argent durement gagné des contribuables » et à faire l’aumône aux personnes « paresseuses » et « gâtées ». Il ne s’agit pas d’appliquer des changements superficiels à un capitalisme en plein naufrage tout en laissant intacts les leviers du pouvoir économique et politique. Le socialisme ne peut pas non plus être réalisé dans tel ou tel pays, en coexistence pacifique avec le capitalisme à un degré ou à un autre. Le véritable socialisme doit être internationaliste et révolutionnaire, sinon il n’est rien.

La lune de miel de Biden avec le grand public pourrait se poursuivre pendant un certain temps. Mais elle ne durera pas éternellement. Des millions de personnes ont vu le « meilleur » que le capitalisme peut leur offrir et refusent déjà de soutenir toute variante du « mal ». Elles peuvent sentir la nécessité d’un parti socialiste de masse dans leurs os. Compte tenu de la collaboration de classe des dirigeants syndicaux, les possibilités d’émergence d’un tel parti peuvent sembler minces à l’heure actuelle. Mais l’histoire tend à exprimer la nécessité à travers les accidents, et un jour ou l’autre le potentiel colossal et la nécessité d’un tel parti trouveront un moyen de s’exprimer.

La vraie question est donc la suivante : qu’est-ce qui remplacera les démocrates lorsqu’ils paieront le prix de leur inaction et leur incompétence? La politique américaine va-t-elle s’enfoncer encore plus à droite, ou une nouvelle époque marquée par les politiques de classe sera-t-elle inaugurée, préparant le terrain pour la révolution socialiste? Tout dépend de ce que nous faisons aujourd’hui.

Les crises du climat et des infrastructures planent sur tout, et l’ancienne façon de faire n’est pas viable. À l’instar de l’immeuble qui s’est effondré à Miami, le capitalisme américain est clinquant à l’extérieur, mais corrompu et négligé à l’intérieur. La lutte des classes est la nouvelle normalité. Si l’humanité n’enterre pas le capitalisme, c’est lui qui nous enterrera.

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