Pierre

J'ai connu Pierre il y aura 4O ans dans quelques semaines. J'arrivais à Sciences Politiques Grenoble. Déjà étudiant en économie, venant ici pour tenter de comprendre ma propre histoire, ce professeur m'offrait, de mon point de vue, la meilleure introduction à ce que je venais chercher. Un professeur étonnant. Il n'arrivait pas pour nous lire ce qu'il avait écrit auparavant. Il prenait place devant nous pour un moment de création imtellectuelle. Pour moi, les cours de Broué c'était la pensée vivante en action.

J’ai connu Pierre il y aura 4O ans dans quelques semaines. J’arrivais à Sciences Politiques Grenoble. Ne connaissant personne et devant choisir un maître de conférences, je choisissais de m’inscrire à la sienne parce qu’ il donnait en parallèle un cours sur l’histoire de l’URSS au XX° siècle. Déjà étudiant en économie, venant ici pour tenter de comprendre ma propre histoire, ce professeur m’offrait, de mon point de vue, la meilleure introduction à ce que je venais chercher.

Un professeur étonnant. Il n’arrivait pas pour nous lire ce qu’il avait écrit auparavant. Il prenait place devant nous pour un moment de création imtellectuelle. Pour moi, les cours de Broué c’était la pensée vivante en action. Tout entier dans ce qu’il expliquait, la personne était engagée dans ce qu’il énonçait d’une voix soutenue et grave. Cette voix grave, colorée par moments de l’accent de l’Ardèche natale, résonnait comme nulle autre. L’instant d’une demi pause, il interrogeait du regard son auditoire et poursuivait. Pour moi, les meilleurs cours étaient ceux sur la Révolution russe. Là, sa puissance évocatrice était proprement captivante : il racontait la prise du Palais d’Hiver comme s’il y avait assisté. Nous avions devant les yeux non seulement Broué mais les images d’Eisenstein et le souffle de Maïakovski ! C’était comme si la révolution agitait l’amphi qui devenait par là-même théâtre de l’histoire!

Les étudiants venaient aussi bien pour l’écouter que pour apprendre. Assis derrière le large meuble qui occupait toute l’estrade, il disposait devant lui quelques feuillets repliés et une montre au bracelet métallique doré. C’étaient-là ses instruments de navigation.. Sur ce format de demi feuille il avait tracé d’une écriture serrée, sa ligne argumentaire, c’était sa feuille de route pour dérouler sa pensée Il y donnait un coup d’oeil de temps en temps, sans doute pour tenir le cap du discours, mais c’était son cerveau qui créait le verbe dans l’instant. Comme certains grands chefs qui dirigent l’orchestre sans lire la partition. Il tenait deux heures, l’amphi plein, suspendu à ses lèvres, sans micro, et à la pause, des groupes d’étudiants venaient s’agglutiner autour de lui.

La « méthode Broué » : les faits, établis, saisis dans leur complexité contradictoire, une chronologie scrupuleuse et exhaustive, la recherche de l’enchaînement causal. Dans ses cours, dans ses livres et dans ses articles cette trilogie est immuable. A la réflexion, on retrouve là, la méthode avec laquelle Léon Trotsky lui-même exprimlait sa pensée. Tout simplement, Broué faisait à travers son cours d’histoire, la démonstration vivante de la puissance d’investigation et de compréhension que donne le matérialisme dialectique. Bien évidemment ce n’est qu’ultérieurement que j’en compris l’importance.

De cette façon, Broué nous proposait une compréhension de ce qui déterminait largement notre propre histoire de jeunes gens nés à partir de la Seconde Guerre mondiale, sans esquiver aucune question. Et au fond celle qui nous agitait le plus, sans être toujours clairement formulée, était la compréhension des liens entre l’Octobre russe et et ce repoussoir du socialisme que constituaient tous les régimes staliniens. De façon calme et méthodique, sans galimatias idéologique ni rhétorique, sans « isme », Broué essayait de nous livrer inlassablement les clés pour comprendre Berlin 1953, Budapest et Varsovie 1956, et bientôt Prague 1968. Mais ces clés, c’était aussi celles qui nous donneraient à nous, la nouvelle génération, dans notre propre pays, les moyens d’accomplir la transformation de la société à laquelle nous aspirions pour la plupart.

Voilà comment de façon apparemment simple mais inéluctable, le professeur Pierre Broué nous amenait implicitement devant un choix. Ce choix qu’il avait eu à faire lui-même quand il était encore lycéen à Privas, en décidant de rejoindre les Maquis. Pas plus que lui à son époque, nous ne savions que nous allions prendre la relève dans le combat commencé par le chef de l’Armée Rouge au lendemain d’Octobre.

Comme tous les jeunes, nous étions insatiables, nous voulions en savoir davantage. Il constitua alors avec les étudiants les plus avancés politiquement, le Cercle d’Etudes Marxistes de Grenoble. Nous décidions ensemble des questions à débattre, des exposés étaient préparés. Les réunions se tenaient dans une arrière-salle de café, tous les gens intéressés par le sujet du jour étaient invités . Y venaient : des étudiants en majorité, mais aussi des jeunes travailleurs. C’était le mercredi soir, la salle fut très vite comble. La discussion y était totalement libre et fraternelle.

En 1968, fut le moment où un long compagnonnage devait nous lier. Nous n’étions plus professeurs ou étudiants mais tous engagés avec des millions d’hommes, de femmes et de jeunes en grève. Pour la première fois, nous pouvions voir et sentir ce que voulait dire la phrase du Manifeste communiste « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »

Nous étions certes au cœur de l’irruption, mais le camarade Broué nous avait déjà donné les clés pour comprendre dès le premier jour de la grève générale, ce qui était en train de se passer. J’étais impressionné par son aisance que ce soit pour s’adresser à une foule de milliers de manifestants ou pour interpeller dans leur bureau un recteur ou un préfet. C’est lui le premier qui m’a fait remarquer que dans ces cas-là, l’assurance qu’on avait ne pouvait véritablement se fonder que sur la conscience d’exprimer par ses propres mots, toute la volonté des milliers dont on était à ces instants que le porte-parole.

C’est de cette façon qu’une nouvelle génération de militants a été éduquée au sens propre du terme.

Dans cet instant de sa disparition, il ne m’est pas possible matériellement de développer cette évocation de Pierre. Mais je voudrais conclure ce présent hommage par le mot d’une femme qui ne se réclame pas du trotskysme mais qui fut son étudiante et qui, pour dire son émotion, a écrit :  « Il savait rendre « l’histoire » vivante, il faut maintenant que « l’Histoire » le rende vivant. »

Pour terminer, je voudrais lui laisser la parole, cette parole qui, comme celle de Jean Jaurès, illuminait, grondait et émouvait. C’est la conclusion, écrite au printemps de 1997, de son Histoire de l’Internationale communiste 1919 – 1943. La citation est longue mais un moment de méditation ne nous est pas interdit à nous marxistes :

« Les hommes de la fin de ce siècle achèvent dans leur grande respiratin millénaire une expiration qui va laisser la place à l’inspiration. Avec tout ce qui l’accompagne, l’élan, la création, l’imagination, l’ambition collective, la solidarité, l’aspiration à l’indépendance des individus et des peuples, tout cela dans un gigantesque remue-ménage qui signifiera la remise en marche de l’histoire, une histoire qui ne s’arrêtera jamais. Dans cette histoire sans fin et probablement avec des Internationales sans numéro, les hommes ne copieront aucun modèle, mais ils continueront à monter sur les épaules des générations qui les ont précédés, pour ouvrir des voies, anciennes ou nouvelles, pour leurs enfants.Ils auront besoin de comprendre cette préhistoire que nous avons tenté de retracer, comme celle que que nous vivons, et qui nous file entre les doigts comme la glaise des morts de Jacques Prévert. Elle sera la base de leur avenir. Pour reprendre une expression bien rebattue, ce livre se veut un hommage à ceux qui voulaient escalader le ciel mais qui sont tombés aux mains des fossoyeurs. Demain sera un autre jour. Il se lèvera un tout petit peu plud tôt et un petit peu plus clair qu’hier. C’est ce qui compte. Comme dit une belle chanson de Robert Charlebois :

« Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
Mais nous, nous serons morts, mon frère »

« Ce sont les vivants et les morts qui la chanteront, avec d’autres plus belles encore, dans l’infini du temps et la spirale de l’histoire qu’ils ont faite, qu’ils font et qu’ils feront.

« Je sais que mes lecteurs suivent et suivront, en prennant appui sur ce travail, le dernier conseil d’ Antoine Thibault mourant à son neveu Jean-Paul, tel que l’a résumé Albert Camus : « Avancer toujours au milieu de tous, sur le même chemin où, dans la nuit de l’espèce, des foules d’hommes, depuis des siècles, marchent en chancelant vers un avenir inconcevable. »


Adieu Pierre

Grenoble, le 31 juillet 2005