Retrait de Fidel Castro : les vautours planent au-dessus de Cuba

French translation of Vultures hovering over Cuba after Fidel Castro steps down (February 20, 2008)

Fidel Castro (by Antônio Milena/ABr) Le 19 février dernier, Fidel Castro annonçait qu’il ne briguerait pas la Présidence de Cuba, où il n’était plus apparu en public depuis 19 mois. La réaction des médias capitalistes à cette nouvelle fut écœurante : aucune mention des conquêtes sociales de la révolution ; innombrables discours sur la « dictature brutale », etc.

Immédiatement, George Bush a déclaré que le retrait de Castro devait ouvrir une période de transition démocratique, « et cette transition doit au final déboucher sur des élections libres et justes ». Il ajoutait : « Les Etats-Unis aideront le peuple cubain à comprendre les bienfaits de la liberté. » Les bienfaits de la liberté ! On pourrait se demander s’il faisait référence au type de bienfaits infligés aux peuples d’Irak et d’Afghanistan.

L’hypocrisie de cet homme n’a aucune limite. Tout le monde sait que l’élection de Bush, en 2000, a été marquée par des irrégularités. Il n’a donc aucune autorité pour donner des leçons de démocratie. Par ailleurs, les récentes élections au Pakistan ont donné lieu à une fraude massive, certainement organisée grâce à l’aide et aux conseils des « experts » américains.

Hillary Clinton, Barack Obama et les officiels européens ont tous participé au concert réclamant des « réformes démocratiques » à Cuba. Lorsqu’il s’agit de Cuba, ils se présentent tous comme de grands démocrates. Mais en réalité, ce sont autant de vautours qui attendent de pouvoir plonger leurs becs et leurs griffes dans la chair de Cuba. Ce qu’ils veulent, c’est la fin du système économique instauré dans la foulée de la révolution cubaine. Ils veulent la restauration du capitalisme à Cuba. Voilà ce qu’ils entendent par « démocratie » !

La « voie chinoise »

Pendant que Bush serre son revolver et demande un renforcement de l’embargo sur Cuba, les capitalistes les plus intelligents, aux Etats-Unis et en Europe, avancent la nécessité d’une levée de l’embargo et du développement d’échanges commerciaux avec Cuba. Est-ce que cette aile de la bourgeoisie a d’autres objectifs et intérêts que Bush ? Non. Simplement, elle comprend mieux que Bush et son cercle d’amis obtus que le meilleur moyen de restaurer le capitalisme, à Cuba, consiste à lever l’embargo, à accroître le commerce, à inonder l’île d’argent et à laisser le processus suivre son cours.

Tous les discours sur la « démocratie » ne sont qu’un leurre pour cacher les véritables objectifs de l’impérialisme. Il y a peu, le Financial Times formulait la chose en des termes plus directs. Le journal britannique proposait que l’embargo américain soit levé et que Cuba s’engage sur la « voie chinoise ». Le modèle chinois signifie une ouverture au capitalisme accompagnée du maintien d’un contrôle ferme du pouvoir d’Etat, au sommet.

Fidel Castro : un obstacle à la restauration du capitalisme

Castro a visité la Chine dans les années 90, après l’effondrement de l’Union Soviétique, et il n’a pas aimé ce qu’il a vu. Depuis, malgré une certaine ouverture aux investissements étrangers, dictée par les circonstances économiques, Castro a résisté au développement accéléré du capitalisme à Cuba. C’est pour cela que les capitalistes le détestent : ils haïssent la révolution qu’il symbolise.

Il faudrait rappeler à ces messieurs à quoi ressemblait Cuba avant la révolution de 1959. C’était une dictature pro-américaine dirigée par Fulgencio Batista. A l’époque, aucun appel à la « démocratie ». Batista était l’ami des Américains. Il dirigeait le pays pour leur compte. Cuba était leur terrain de jeu – cependant que le peuple cubain vivait dans de terribles conditions.

La révolution cubaine a mis un terme à tout cela ! Elle a permis de développer le pays. Elle a amélioré le système de santé d’une façon telle que l’espérance de vie, à Cuba, a atteint les niveaux des pays capitalistes avancés. Elle a apporté l’éducation gratuite pour tous. Elle a rendu au peuple cubain sa dignité. Elle a également écarté la bourgeoisie parasitaire et la domination des multinationales américaines.

Pour les libéraux bourgeois et petits-bourgeois de Londres et New-York, ce sont là sans doute des détails sans importance. Après tout, ces gens ont de quoi se payer leurs frais de santé. Ils veulent se battre pour la « démocratie » à Cuba. Ils se battront également pour la privatisation de la santé, de l’éducation et des entreprises d’Etat. Ils se battront pour le droit des multinationales de piller Cuba, de renvoyer l’île à l’époque de Batista.

Ils réalisent aussi que tant que Castro sera vivant, même s’il n’est plus formellement au pouvoir, il aura toujours beaucoup d’influence sur ce qui se passe à Cuba. Il reste le premier secrétaire du Parti Communiste. C’est ce qui explique la prudence de certains commentateurs bourgeois.

Ils ont commencé à spéculer sur le rôle de Raul Castro, qui a pris la relève de Fidel. Ils scrutent chaque mot que Raul prononce, en espérant y découvrir une ouverture au capitalisme. Ils ont relevé que depuis son arrivée aux devants de la scène, il y a 19 mois, Raul Castro a encouragé les Cubains à débattre des carences du « système communiste ». Bien qu’il n’ait introduit que des changements mineurs, à ce jour, Raul a suscité l’espoir, chez les impérialistes et les exilés cubains de Miami, d’un début de processus de restauration du capitalisme.

Comment aller de l’avant ?

Ils n’auront pas apprécié ce que Raul Castro a dit vers la fin de l’année dernière : « Les défis qui nous attendent sont énormes. Mais personne ne doit en douter : notre peuple est fermement convaincu que c’est par le socialisme que nous réglerons les problèmes et que nous préserverons les conquêtes sociales d’un demi-siècle de révolution. » Cependant, le même Raul Castro annonçait également, en juillet dernier, que Cuba était ouvert à des pourparlers pour mettre un terme à des décennies de conflits avec les Etats-Unis – lorsque Bush aura quitté la Maison Blanche.

D’après certaines sources, Raul Castro est considéré comme un admirateur du modèle chinois, lequel implique un relâchement du contrôle de l’Etat sur l’économie. Il est clairement poussé par la nécessité de développer l’économie cubaine. Le pays a subi des décennies d’embargo. Il a terriblement souffert de l’effondrement de l’Union Soviétique. Cependant, nous devons rappeler une chose : le régime chinois a commencé par l’idée d’un assouplissement de l’économie dans le but stimuler la croissance – mais désormais, c’est le mode de production capitaliste qui domine l’économie chinoise ! Au passage, la plupart des acquis de la révolution chinoise ont été liquidés.

Les problèmes auxquels Cuba est confronté ne viennent pas de la propriété d’Etat des moyens de production. Ces problèmes viennent de l’isolement de la révolution dans un seul pays. Le socialisme dans un seul pays n’est pas possible. Si ce n’était pas possible dans la puissante Union Soviétique, comment est-ce que ce pourrait l’être à Cuba ? Du fait de son isolement, la révolution cubaine a dû s’appuyer sur la Russie stalinienne, ce qui a développé les tendances bureaucratiques du régime.

La solution ne réside donc pas dans le modèle chinois. La solution réside dans l’extension de la révolution au reste de l’Amérique latine. Ceci doit aller de pair avec l’introduction de la démocratie ouvrière que Lénine et Trotsky défendaient dans les premières années de l’Union Soviétique.

Au cours de la dernière période, toute l’Amérique latine est allée vers la gauche. Le Venezuela est la pointe avancée de la révolution latino-américaine. Mais il y a également eu le mouvement révolutionnaire des travailleurs et des paysans boliviens, le mouvement tumultueux des masses en Equateur, ou encore les mobilisations gigantesques contre la fraude électorale, au Mexique, avec 3 millions de personnes dans les rues.

Les conditions existent pour une révolution dans toute l’Amérique latine. Les capitalistes le comprennent bien. Cuba est toujours une source d’inspiration dans toute l’Amérique latine. Les impérialistes veulent écraser Cuba car il incarne l’idée qu’il existe une alternative à l’économie capitaliste, que le marché n’est pas le seul système économique possible. C’est pour cela qu’ils veulent détruire toutes les conquêtes de la révolution cubaine. Et il existe un risque sérieux qu’ils y parviennent.

L’impérialisme ne peut tolérer la révolution cubaine

Si la révolution cubaine était liquidée, comme ce fut le cas en Russie, cela aurait d’abord un effet démoralisateur sur les travailleurs, la jeunesse et les paysans de toute l’Amérique du Sud – et même à l’échelle mondiale. A l’inverse, la régénérescence de la révolution cubaine et la victoire de la révolution vénézuélienne transformeraient complètement la situation internationale.

Aujourd’hui, il y a d’importants éléments capitalistes à Cuba. Il y a un nombre croissant de petits commerçants, de gens qui possèdent des dollars, de gens qui s’enrichissent sur le marché noir – et qui sont toujours plus connectés avec le parti et l’Etat. C’est le principal danger pour la révolution cubaine. Il y a quelques temps, le régime a pris des mesures pour limiter la croissance de l’économie du dollar. Cela aura sans doute un effet, pour un temps. Mais à long terme, cela ne peut pas, en soi, enrayer le mouvement en direction de l’économie de marché.

Fidel Castro L’une des raisons en est la participation croissante de Cuba au marché mondial, qui a été imposée au régime par l’effondrement de l’Union Soviétique. Il n’a pas d’alternative. Nous n’y sommes pas opposés. En soi, ce pourrait être un développement progressiste. En leur temps, les Bolcheviks ont eux aussi essayé de faire des échanges commerciaux avec les capitalistes, sur le marché mondial. De fait, Lénine et Trotsky ont proposé aux capitalistes américains de faire du commerce dans des zones comme la Sibérie. Ils étaient prêts à ouvrir aux capitalistes des pans entiers de la Russie, sous forme de concessions. Et c’était absolument correct, dans la mesure où les Bolcheviks conservaient fermement le contrôle de l’Etat. Mais la révolution bolchevique et l’Etat soviétique étaient alors une menace directe pour les capitalistes. Par conséquent, les impérialistes américains, britanniques et français refusaient de faire du commerce avec la Russie. Ils voulaient écraser la révolution russe et la menace qu’elle constituait, de leur point de vue.

La révolution cubaine représente une menace pour le capitalisme et l’impérialisme, car elle est un exemple. Par conséquent, à ce stade, les impérialistes américains ne veulent pas commercer avec Cuba. Ils veulent étouffer Cuba, ils veulent l’écraser.

A vrai dire, les capitalistes américains sont un peu limités, sur le plan intellectuel. S’ils étaient un peu plus intelligents, ils n’imposeraient pas d’embargo sur Cuba. Au contraire, ils encourageraient les échanges économiques avec Cuba. Cela aiderait matériellement les forces de la contre-révolution bourgeoise, à l’intérieur de l’île. Mais comme ils sont un peu idiots – et le grand chef de la Maison Blanche est exceptionnellement idiot –, ils font le contraire de ce qui est nécessaire, de leur point de vue de classe.

Ce faisant, ils soudent les masses derrière Castro et entravent la contre-révolution, sur l’île. Mais on ne peut attendre d’un tilleul qu’il produise des poires, et on ne doit pas attendre de la bourgeoisie américaine et de ses représentants politiques qu’ils produisent des idées cohérentes. De fait, l’actuel Establisment politique américain est un peu fou. Cependant, comme le disait Shakespeare dans Hamlet : « C’est de la folie, mais il y a de la méthode dans cette folie. » Les impérialistes mènent cette politique parce qu’ils sont terrifiés par les effets des révolutions cubaine et vénézuélienne en Amérique latine. Ils considèrent n’avoir pas d’autre alternative que d’étrangler ces révolutions. Telle est la cause de leur politique désespérée.

Les capitalistes européens sont plus affables. Ils peuvent se permettre de l’être, car leurs intérêts vitaux ne sont pas aussi directement affectés. C’est la chasse-gardée des Etats-Unis – l’Amérique latine – qui s’enflamme, et non la leur. Cependant, malgré leur affabilité et leur diplomatie, ils sont tout aussi hostiles à la révolution cubaine, et tout aussi favorables à la contre-révolution capitaliste. La différence ne réside qu’en ceci : les uns sont partisans du meurtre par étranglement (qui est bruyant et peu commode) ; les autres préfèrent le meurtre par lent empoisonnement (qui est plus discret).

L’intense pression de l’impérialisme américain sur Cuba a provoqué la colère des masses. Il y a une longue tradition de lutte anti-impérialiste, à Cuba. Le peuple cubain n’aime pas être menacé par l’impérialisme américain. Mais cela a ouvert une division dans la direction du régime cubain. Une aile veut trouver un compromis avec l’impérialisme américain et engager le pays sur la voie du capitalisme. L’autre aile – dirigée par Fidel Castro – veut résister à cette orientation.

L’énorme autorité de Castro a galvanisé les éléments anti-impérialistes. Il a joué un rôle clé. Des mesures ont été prises pour tenter d’enrayer le processus de glissement vers le capitalisme – notamment par des mesures contre la dollarisation de l’économie. La dollarisation de l’économie était l’un des fers de lance de la restauration capitaliste. Ils ont passé un décret pour y mettre un terme, en novembre 2004.

Comme l’écrivait le quotidien espagnol El Pais, « le dollar avait introduit l’inégalité à Cuba […], un véritable cancer pour une société fondée sur l’égalitarisme. Le système de double devise apportait un élément de perversion économique ». Le journal rapporte les propos d’un Cubain : « D’un côté il y avait le dollar, une monnaie forte produite par les banques étrangères, qui entrait librement et sur laquelle il n’y avait aucun contrôle. D’un autre côté, il y avait le peso cubain, dont le pouvoir d’achat était faible et avec lequel nos salaires étaient payés ».

Les dirigeants cubains ont essayé de mettre un terme à cette situation. Mais ils l’ont fait par des moyens bureaucratiques, et cela ne marchera pas, à long terme. On ne peut pas lutter efficacement contre le capitalisme par des moyens bureaucratiques, et on ne peut pas lutter contre le capitalisme sans engager une lutte contre l’aile de la bureaucratie qui pousse en direction du capitalisme.

Castro est très populaire, à Cuba, mais la bureaucratie ne l’est pas. Par conséquent, la lutte contre la restauration ne peut pas se faire en demandant le maintien du statu quo. Les masses ne veulent pas de statu quo. Elles veulent améliorer leur niveau de vie, avoir davantage de droits et porter la révolution vers de nouveaux sommets. Ceci est impossible sans une lutte contre le cancer de la corruption, du carriérisme et de la bureaucratie – qui constituent le terrain sur lequel se développent les tendances capitalistes.

Les mots d’ordre du type « A bas Castro. A bas la dictature de Castro » sont les mots d’ordre des émigrés de Miami. Ce ne sont pas les nôtres. A l’heure où Fidel Castro représente la section qui lutte contre le capitalisme, c’est une position monstrueuse. C’est la position de Bush. Nos mots d’ordre sont : « Dirigeons le feu contre les éléments bourgeois, les millionnaires, les gens qui ont accumulé des fortunes en dollars. Il faut les purger. Il faut s’en débarrasser. A bas la bourgeoisie naissante ! A bas la corruption ! ». Nous devons cibler les agents de l’impérialisme à l’intérieur de Cuba, qui minent l’économie planifiée et détruisent le socialisme.

Source: La Riposte