Défense de la Fundacion Federico Engels - Contre la censure politique Print E-mail
By Alan Woods   
Friday, 21 April 2006

Voici la lettre ouverte que le théoricien marxiste Alan Woods a envoyé aux membres du comité d’organisation du Salon du Livre de Madrid, suite à leur décision d’exclure la Fundacion Federico Engels de son édition 2006. Pour soutenir la Fondation, voir ici.

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Chers amis,

Depuis des années, le Salon du Livre de Madrid est l’un des grands évènements de la vie culturelle espagnole. Des milliers de gens y affluent - des citoyens ordinaires qui ont envie de lire, d’apprendre, d’élargir leur horizon culturel et d’enrichir leur vie. Parmi les nombreux stands, les grandes maisons d’édition côtoient une multitude de petits éditeurs spécialisés dans une large palette de sujets : religion, politique, art, musique, philosophie, ésotérisme, etc.

C’est précisément cette merveilleuse diversité culturelle qui faisait le grand succès du Salon. Elle répondait à tous les intérêts et toutes les opinions. C’était un exemple vivant de démocratie en action.

Cependant, cette grande tradition démocratique est aujourd’hui menacée. Le comité d’organisation du Salon du Livre a décidé, d’une manière parfaitement arbitraire et anti-démocratique, d’en exclure la Fundacion Federico Engels - la seule maison d’édition qui soit spécialisée dans la production et la diffusion de littérature marxiste classique et contemporaine.

A l’époque où, à l’échelle internationale, les idées du socialisme et du marxisme subissaient un flot sans précédent de calomnies, la Fondation Frédéric Engels a tenu bon : elle a continué de publier des ouvrages marxistes, enrichi son catalogue et soulevé l’admiration dans le monde entier. Les publications de la Fondation suscitent un intérêt sans cesse croissant en Amérique latine, comme l’a spectaculairement démontré le Festival du Livre de la Havane qui s’est tenu en janvier. Hugo Chavez, le président du Venezuela, figure parmi les admirateurs de son travail. Dans son émission télévisée hebdomadaire, « Alo Presidente », Chavez a plusieurs fois commenté favorablement des ouvrages publiés par la Fondation.

Au cours des neuf dernières années, le stand de la Fondation a attiré un grand nombre de visiteurs du Salon du Livre de Madrid : des militants du mouvement ouvrier, des vétérans de la lutte contre la dictature franquiste, des jeunes qui veulent connaître les idées du marxisme, ou simplement des gens curieux de lire des livres qui ont été si souvent et si violemment attaqués par la classe dirigeante et ses intellectuels.

C’est un fait bien connu que la présence de la Fondation au Salon du Livre a toujours été une grande source d’irritation pour l’Establishment. Des proches du PP [le principal parti de la droite espagnole] et des grandes maisons d’édition ont fait pression pour l’exclure du Salon. Jusqu’alors, ils avaient échoué. Mais cette année, sans avertissement ni consultation, la Fondation a été exclue - et ce alors que le chèque pour la location du stand avait déjà été encaissé !

Pourquoi cette décision ? Elle est probablement liée au fait que, pour la deuxième année consécutive, la Fondation est allée à Cuba participer au Festival du Livre de la Havane, brisant ainsi le boycott de ce Salon -boycott organisé par les grandes maisons d’édition. Mais la raison profonde, c’est la volonté de la droite espagnole de censurer des idées qui leur sont hostiles. Ils ne peuvent pas ouvertement interdire la publication de livres marxistes, mais ils peuvent faire en sorte qu’il soit très difficile de se les procurer.

Quiconque a essayé de se procurer des classiques du marxisme, ces dernières années, sait que ce n’est déjà pas une chose facile. Les grandes maisons d’édition ne les publient pas, ou s’ils publient à tout hasard un livre de Marx (sans parler de Lénine, Trotsky ou Rosa Luxembourg), ils le vendent si cher que les jeunes, en particulier, ne peuvent pas l’acheter.

La Fundacion Federico Engels est la seule maison d’édition qui, en Espagne, publie et diffuse les travaux de Marx, Engels, Lénine, Trotsky et Rosa Luxembourg. En outre, dans la mesure où il ne s’agit pas d’une entreprise commerciale exclusivement intéressée par le profit, elle vend ses livres à des prix très raisonnables.

Par conséquent, il est clair que le fait de bannir la Fondation du Salon est un acte de nature politique. Les excuses avancées par le directeur du Salon, au nom de son comité d’organisation, sont extrêmement faibles, et ne peuvent convaincre que ceux qui sont déjà animés par la haine de la gauche en général et du marxisme en particulier.

Quels sont ces arguments ? Ils prétendent que le catalogue de la Fondation est trop petit. Ils disent qu’il comporte moins de cinquante titres. Or en fait, il en comporte près d’une centaine. Mais ils ne comptent pas les brochures et les petits livres. Or, des petits livres comme le Manifeste du Parti Communiste ou L’Etat et la Révolution ont toujours été publiés, y compris par des éditeurs commerciaux, dans des petits formats.

Quoiqu’il en soit, l’excuse est transparente. Au cours des neuf dernières années, la Fondation a toujours participé au Salon, et son catalogue n’a cessé de s’élargir. Jusqu’alors, l’argument relatif à la taille du catalogue n’a jamais empêché sa participation. Pourquoi utiliser cette excuse maintenant, alors que son catalogue n’a jamais compté autant de titres ?

Pour les grandes maisons d’édition, le Salon du Livre de Madrid n’est qu’un moyen de faire de l’argent (« le Salon sert à vendre des livres », m’a aimablement expliqué, au téléphone, le directeur du Salon, Monsieur Teodoro Sacristan). Mais pour les habitants de Madrid, c’est avant tout une activité culturelle. Pour beaucoup de gens, c’est aussi l’unique opportunité de se procurer des ouvrages marxistes chez le SEUL éditeur qui en vend : la Fundacion Federico Engels.

L’argument selon lequel « d’autres stands vendent de la littérature marxiste » est complètement faux. La publication de livres marxistes n’intéresse par les grandes maisons d’édition. Ils n’en publient ni n’en stockent. Tout le monde le sait. L’exclusion de la Fondation du Salon est, en fait, une tentative d’empêcher les gens d’accéder aux idées du marxisme. C’est une décision politique et un acte de censure indirecte.

Il y a une trentaine d’années, j’ai participé à la lutte contre la dictature de Franco. A cette époque, il y avait une liste de livres interdits, et les marxistes étaient obligés de travailler dans la clandestinité. Trois décennies plus tard, on fait de nouveau face à la censure - non la censure ouverte et directe, mais la censure indirecte, sournoise et hypocrite pratiquée par les grandes entreprises qui possèdent et contrôlent l’essentiel du secteur de l’édition et de la presse.

Aujourd’hui, tous les médias de masse sont entre les mains de gens qui soutiennent le système capitaliste et s’opposent au socialisme. Mais il semble que cela ne leur suffise pas. Ils veulent refuser le plus petit espace à ceux qui continuent de défendre les idées du socialisme. Ils ne doivent pas réussir - et ils ne réussiront pas.

La décision scandaleuse de bannir le marxisme du Salon du Livre de Madrid n’est pas un cas isolé. Cela fait partie d’une offensive générale de la droite espagnole. Le PP et son alliée, l’Eglise Catholique Romane, ont lancé des attaques sans précédent contre le gouvernement socialiste. Ils n’acceptent pas le fait que le PSOE a remporté les dernières élections et que les Espagnols ont massivement voté pour les éjecter du pouvoir. Depuis, ils ne cessent de s’efforcer, par tous les moyens, de renverser le gouvernement démocratiquement élu.

Cela ne devrait pas nous surprendre. La droite espagnole a le plus grand mépris pour la démocratie. Cette année, c’est l’anniversaire de la guerre civile, au cours de laquelle les mêmes forces réactionnaires ont renversé la République et instauré une dictature qui a duré près d’un demi-siècle, écrasant la classe ouvrière, étranglant la démocratie et paralysant la vie culturelle. La classe dirigeante espagnole en était très satisfaite, et, aujourd’hui, songe avec nostalgie à cette époque. Ces deniers temps, le langage de la droite, et en particulier celui de l’Eglise, se fait l’écho du langage que tenaient, par le passé, les franquistes.

Il est évident que la décision d’exclure le marxisme du Salon du Livre de Madrid a été politiquement motivée, sous la pression de ces mêmes forces de droite. Il faut y résister énergiquement. Cela concerne non seulement les forces de gauche, mais aussi tous ceux qui tiennent aux droits démocratiques et à la libre expression, ainsi que tous ceux qui veulent que la vie culturelle, en Espagne, soit saine, vivante et diverse.

La plus petite attaque contre nos droits démocratiques doit être fermement combattue. Si on ne le fait pas, les ennemis du socialisme et de la démocratie seront encouragés à lancer de nouvelles et plus sérieuses attaques. Notre slogan doit être : une attaque contre un est une attaque contre tous !

J’en appelle donc à tous les membres du mouvement ouvrier, en Espagne et à l’échelle internationale, pour qu’ils s’élèvent contre cet acte de censure arbitraire et anti-démocratique. J’en appelle aux syndicalistes, aux socialistes et aux communistes, aux artistes et aux intellectuels, à tous les authentiques démocrates, afin qu’ils protestent contre cette tentative scandaleuse de bâillonner la gauche et d’en revenir aux temps anciens.

Défendons les droits démocratiques ! Non à la censure déguisée ! Soutenons la Fundacion Federico Engels !

Londres, le 19 avril.

 
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